Il est sorti un matin, de chez lui,
dans un matin froid d'hiver.
Il y avait du brouillard, il a remonté son col,
enfilé ses gants en laine et fermé son long manteau.
Il a commencé à marcher le long de la route,
sans but préçis, sans penser à rien,
il suivait seulement ses pas, ses idées,
ne faisant attention à rien, peu importe le monde
autour de lui. Tout s'enchainait. Tout défilait.
Il s'en foutait, il ne voyait plus que ses pas.
Et autour de lui, la rue hurlait, s'agitait, dans un rythme
effrené. Les voitures passaient à côté de lui en le frolant,
il ne faisait pratiquement rien pour les éviter.
Il aurait préféré que l'un d'elles le percute. Ca aurait été
rapide. Personne ne l'aurait pleuré, il n'aurait pas laissé de
traces. Mort dans l'anonymat d'un matin d'hiver, le long d'une route
et percuté par une voiture à vive allure. Mais aucune voiture ne vint
le percuter. Et il continuait à marcher, sans but, sans espérance.
Il mettait juste un pied devant l'autre, sans reflechir. On le disait fou,
mais lui il savait qu'il n'était pas fou. Il était seul. Seul au milieu de la
foule. Seul parce qu'il n'était pas comme les autres. Il dérangeait.
Et il vivait seul, loin de tous, dans un appartement miteux du centre-ville,
sans voir personne, sans que personne ne vienne le voir.
Et aujourd'hui, il en eut marre. Marre de se lever chaque matin, se préparer
aller au boulot. Marre de parler niaiseries avec les mêmes crétins qui partagaient
avec lui son temps de travail. Marre d'obéir aux ordres d'un patron adipeux qui le
prenait trop pour un esclave. Marre de sourire. Marre de dire " oui " à tout. Marre
de tenir des promesses qu'il ne tiendra jamais. Marre de chercher des excuses. Marre
de faire semblant. Marre de jouer son rôle. Il a voulu ôter le masque. Dire " non ", se lever, partir. Marcher, n'importe où. Mais s'éloigner de cette ville de merde. De cette région de merde. De ce pays de merde. Et crever le plus loin possible, là-bas... loin... là où l'on ne viendra pas le faire chier. Sans dire un mot à personne. Sans voir personne. Sans qu'on vienne l'importuner. Pour une fois, il voulait n'avoir de comptes à rendre à personne et qu'on le laisse tranquille.
Il s'arrêta soudain. Il avait marché plus de quinze kilomètres. Il était aux portes de la ville. Et devant lui s'ouvrait une longue route droite. Encore un pas et il sortait de sa ville, de son univers, de ses amis, collègues, de son travail. Encore un pas et il serait parvenu le plus loin qu'il n'ait jamais été en vingt-cinq années de sa misérable vie. Il n'osait pas regarder en arrière. A peine une larme roulait sur sa joue. Il avait l'estomac noué, une boule dans la gorge. A côté de lui, les voitures, les camions, entraient et sortaient de la ville sans se préoccuper de lui. Il serra les poings, le plus fort qu'il pût. Puis, il avala une bonne goulée d'air frais. Inspira très fort et fit un pas. Il était sorti de la ville. Devant lui, s'étendait le grand vide inconnu. Il ne savait pas où il allait mais le fait d'être là où il n'avait jamais mis les pieds, l'excitait au plus haut point. Il n'avait plus le choix. Il ne pouvait plus reculer. Alors, son visage se fendit d'un large sourire et il avanca le long de cette route.
Enfin, il était libre...